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organiser une resistence, une lutte contre ce qui peut paraitre inexorable est deja quelque chose d
Par revesolution, le 15.09.2019
l
Par Anonyme, le 27.05.2019
je voudrais bien ecrire mais il n'apparait que ce petit cadre alors tant pis je vais l'utiliser.
l e mouvemen
Par Anonyme, le 24.01.2019
le mouvement des gilets jaunes à pris sa source dans le mécontentemen t d'une grande partie de la population;
Par Anonyme, le 23.01.2019
oui, une enquete s,impose.... http://revesol ution.centerbl og.net
Par revesolution, le 25.11.2018
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Date de création : 03.03.2015
Dernière mise à jour :
02.03.2026
4498 articles
L’expérience menée par Céline Alvarez durant trois ans dans une école primaire d’une banlieue populaire de Paris s’est faite sur la base d’un cocktail inédit de méthode Montessori et de neurosciences. L’enthousiasme suscité par son best-seller, Les Lois naturelles de l’enfant, tient au caractère spectaculaire des résultats affichés. Mais, à regarder de plus près ce projet soutenu alors par Jean-Michel Blanquer, aujourd’hui ministre de l’éducation nationale, tout est loin d’être aussi rose. Une enquête de la Revue du Crieur.
En cette fin d’année 2016, les murs du métro sont le support d’une campagne publicitaire vantant un ouvrage de pédagogie : « Le livre qui va changer l’école », selon le journaliste Patrick Cohen, « Le livre à offrir à tous les parents », surenchérit le slogan de l’éditeur. On annonce 200 000 « lecteurs enthousiastes » et un site Internet comptabilisant déjà près de deux millions de visiteurs. Tout semble indiquer qu’il s’agit de l’événement éditorial de l’année.
Impossible, dès lors, lorsqu’on travaille sur l’école, d’échapper à la question : « Et sinon tu penses quoi du livre de Céline Alvarez ? » Personnellement, je n’en pensais pas grand-chose. Je connaissais certes l’efficacité de la pédagogie développée par Maria Montessori, médecin italienne du début du XXe siècle, pédagogie conçue d’abord pour des enfants inadaptés au système scolaire, voire malades, afin de compenser l’inefficience du système traditionnel face à des « marginalités » qu’il ne sait pas gérer. Reposant sur la manipulation d’objets spécialement élaborés pour des apprentissages comme la lecture, le calcul ou la compréhension scientifique du monde, cette pédagogie vise aussi l’autonomisation de l’enfant, son détachement vis-à-vis de la recherche d’évaluation par les adultes et le respect de son rythme propre d’entrée dans les apprentissages.
Toutefois, je savais aussi que l’une des particularités de cette méthode est l’usage d’objets onéreux (en bois, faits main : bouliers, cadres, globes, lettres rugueuses, etc.) – pouvant atteindre plusieurs milliers d’euros par classe, le matériel devant être homologué, avec seulement trois constructeurs agréés –, ainsi qu’un besoin en personnel formé aux méthodes Montessori pour superviser des activités la plupart du temps individualisées. C’est la raison pour laquelle les écoles dites Montessori s’adressent quasi uniquement à des catégories sociales favorisées, un facteur non négligeable de leur efficacité.
C’est d’ailleurs à ce premier niveau que l’expérience Alvarez fait montre d’originalité. Le protocole se déroule dans la cité du Luth, quartier périphérique de Gennevilliers, au cœur de ce qu’il subsiste de la « ceinture rouge ». Le quartier du Luth est composé pour plus de la moitié de logements sociaux, le revenu fiscal médian y est de 13 100 euros et 25 % de la population y est au chômage (chiffres de 2012). Comme le montrent les vidéos de l’expérience, l’école maternelle Jean-Lurçat accueille des classes également très métissées. Il faut le souligner, Céline Alvarez n’a pas fait le pari de la facilité en optant pour une école maternelle d’un quartier populaire.
En 2011, elle obtient l’autorisation de mener une expérience pédagogique sur une même classe de petite, moyenne et grande section durant trois ans, à charge pour elle de démontrer sa pertinence par des évaluations régulières. À la lecture de son livre, on découvre les fondements scientifiques et surtout métaphysiques du protocole. Dans la lignée des ouvrages de plus en plus nombreux de vulgarisation des travaux inspirés par les neurosciences, on y trouve un mélange de données scientifiques, d’affirmations existentielles sur le bonheur, l’amour, l’épanouissement et de quelques plus rares considérations pédagogiques.
Le préalable est le suivant : l’être humain est « précâblé » pour apprendre sans efforts, pour aimer, vivre et apprendre avec les autres. Les enfants sont « tous câblés pareil »(sic), ce sont des machines à apprendre, mais pour cela ils ont besoin d’amour. Ce sont les « lois naturelles de l’enfance ». Ce « câblage » est la matrice de l’« intelligence collective et sociale ». Ainsi, en agissant très tôt directement sur les branchements cérébraux, on peut favoriser aussi bien les apprentissages fondamentaux que l’« autonomie », l’« esprit d’initiative », les « élans fraternels », et la « reliance sociale ».
Problème : l’école n’a pas été pensée sur la base de ces connaissances scientifiques, d’où le « gâchis humain » que l’on constate dans le taux d’échec scolaire. L’école méconnaît les « lois de l’apprentissage », ainsi que les « grands principes d’épanouissement », écrit encore Céline Alvarez dans son livre. L’auteure propose donc d’en revenir à ces lois naturelles et de mesurer régulièrement l’efficacité des apprentissages mis en place. Les neurosciences lui servent de guide scientifique, elles doivent permettre de retrouver des mécanismes naturels d’apprentissage.
Le livre de Céline Alvarez s’inscrit à bien des égards dans une veine pseudo-scientifique très en vogue actuellement, qui nous enjoint au « plaisir » et à l’« épanouissement » en combinant aléatoirement ergonomie, neurosciences, métaphysique, sagesse orientale ou encore économie et management. Quelques libraires prennent d’ailleurs soin, à raison, de ne pas le placer dans le rayon dévolu à l’école mais dans celui nettement plus approprié de psychologie, bien-être ou développement personnel : « Le message le plus évident est que les bonnes relations nous rendent plus heureux et en meilleure santé, c’est tout.[…] Tout notre fonctionnement biologique nous encourage à la bienveillance et à la reliance : lorsque nous sommes généreux, altruistes, justes, confiants envers les autres, notre cerveau nous récompense en libérant de la dopamine. La dopamine agit sur les circuits cérébraux de la récompense, provoquant une décharge d’enthousiasme, d’élan et de plaisir qui nous encourage », écrit ainsi Céline Alvarez.
S’il y a peut-être des choses à puiser en matière d’épanouissement existentiel dans ce livre, la chose est plus douteuse sur le plan pédagogique. Un enseignant ou chercheur sur l’école n’y trouvera guère de révolution ; au mieux aura-t-il la confirmation de l’efficacité de la méthode Montessori décrite dans les parties les plus intéressantes du livre, illustrées par des photographies de maniement des objets par les petits : lettres rugueuses pour mémoriser les sons, bâtonnets en bois pour le calcul, globes pour la géographie, etc.
De l’usage concret des neurosciences autrement que comme légitimation scientifique naturalisant les capacités d’apprentissage, nous ne saurons pas grand-chose ; on y lira surtout des considérations déjà bien connues par tous les enseignants de maternelle sur les aménagements de la classe, épurée, organisée par activités, l’apprentissage de la politesse, des premiers gestes d’autonomie, et sur l’importance du sommeil chez les petits. Dès lors, l’agacement de certains enseignants de maternelle face aux réactions exaltées de journalistes redécouvrant l’eau chaude alors qu’elle irrigue la plupart des classes depuis des décennies apparaît compréhensible. En sus, l’ouvrage se complaît volontiers dans l’autosatisfaction. Céline Alvarez rayonne au (bio)rythme de la réussite de ses élèves. Les cerveaux se « câblent » comme prévu avec le « pouvoir transformateur de l’environnement » ; les « flux d’énergie » la transportent…
Pourtant, coup de théâtre, trois ans plus tard, le dispositif est stoppé net. Sur les vidéos disponibles sur le site, les parents d’élèves, filmés en direct, n’en reviennent pas, ils secouent la tête, interloqués, sans voix et peinent à se remettre du choc. Quelques larmes coulent même de leurs yeux rougis. « J’ai dû désobéir tous les jours », répète Céline Alvarez lors de ses conférences, assurant même avoir poursuivi clandestinement l’évaluation de son protocole en 2012 et 2013 ; raison pour laquelle, sans doute, ces évaluations sont aujourd’hui introuvables.
La fiche de présentation y fait le point sur la forme, les finalités et l’évaluation du projet. On y apprend notamment que ce dernier fait l’objet d’un « dialogue » entre la recherche scientifique et la recherche pédagogique grâce au suivi d’une professeure en « neurosciences cognitives développementales à l’université de la British Columbia », Adèle Diamond, et qu’il est évalué officiellement par l’association Agir pour l’école qui, dès 2011-2012, constatait des résultats plus que stupéfiants : « En septembre 2012, treize enfants sur quatorze de grande section (cinq ans) étaient lecteurs et quatre enfants sur dix de moyenne section (quatre ans) également. » Rappelons que l’apprentissage de la lecture ne commence en France qu’en CP, à l’âge de six ans.
Intriguée à la fois par cet apparent paradoxe – l’Éducation nationale aurait-elle volontairement mis fin à un projet trop efficace ? – et par le succès médiatique de l’expérience, je décidai donc de partir en quête d’éclairages sur ce qui est devenu aujourd’hui le « phénomène Céline Alvarez », selon la formule utilisée par de nombreux médias.
Rencontrer des témoins locaux s’est révélé beaucoup moins simple que prévu. À Gennevilliers, par exemple, malgré l’enthousiasme préalable de mon premier contact, qui avait promis de me mettre en relation avec des parents d’élèves, ma quête fit chou blanc, mon contact s’étant volatilisé dans les semaines qui ont suivi. Le conseiller municipal préposé aux affaires scolaires accepta d’abord de discuter de « ce beau sujet qu’est la pédagogie » mais, apprenant que l’entretien porterait sur l’expérience Alvarez, perdit rapidement son entrain en m’informant qu’il « ne voyait pas ce qu’un élu à l’enseignement peut apporter à un travail de recherche, compte tenu du champ de compétences qui est le sien ». Contacté par téléphone, le nouveau directeur de l’école maternelle Jean-Lurçat, qui venait de prendre ses fonctions et n’avait pas accompagné l’expérience, m’indiqua ne pas pouvoir m’aider, ni par des contacts ni par des informations ; d’ailleurs, précisa-t-il, il souhaitait « écrire une nouvelle page de l’histoire de l’école ».
Dans l’Éducation nationale, et surtout dans le primaire, le poids de la hiérarchie est très prégnant. Lorsqu’une affaire devient potentiellement sensible, il n’est pas rare d’avoir à demander une autorisation préalable au rectorat pour pouvoir répondre aux questions des journalistes et même des chercheurs. Plus personne n’ignore Céline Alvarez, mais les emphases médiatiques à son propos sont peu compatibles avec la phobie de l’administration pour les vagues et les paillettes. Il semblerait que les anciennes collègues de l’école Jean-Lurçat n’aient pas obtenu l’autorisation d’un droit de réponse qu’elles souhaitaient donner à la suite de la promotion de l’ouvrage.
Habituée des sciences sociales, je découvre ici une logique inversée : si le terrain s’est rendu plutôt rétif à mes questions, c’est au sommet que l’on m’a le plus aisément ouvert la porte. Du côté du ministère, d’abord, où j’ai été reçue par le directeur de cabinet actuel de Najat Vallaud-Belkacem, Olivier Noblecourt, responsable des négociations récentes avec Céline Alvarez et fin connaisseur du projet, puis du côté d’Agir pour l’école, l’association à l’origine de la première évaluation du projet, où j’ai rencontré le directeur, Laurent Cros.
L’aide matérielle est rendue possible grâce à ses liens avec l’association Agir pour l’école, dont il est membre du comité directeur. Cette dernière est une association fondée en 2010 par Laurent Cros à l’initiative de l’Institut Montaigne, qui vient de publier un rapport intitulé « Vaincre l’échec à l’école primaire ». L’Institut Montaigne est né en 2000. S’il se veut indépendant, il a été fondé par Claude Bébéar, alors P.-D.G. des assurances AXA, et le parcours économique du « parrain du patronat français », comme ses proximités politiques – admirateur de Giscard et éphémère maire-adjoint de Rouen dans la perspective, vite avortée, de succéder à l’UDF Jean Lecanuet – désignent toutefois l’institut comme proche de la galaxie libérale. Fort d’un budget de près de trois millions d’euros, il ne vit que de financements privés. Le carnet des adhérents est impressionnant : Air France KLM, Allianz, Areva, Axa, Barclays Private Equity, Bolloré, Bouygues, Capgemini, Carrefour, CNP Assurances, Dassault, EADS, GE Money Bank, Groupama, HSBC France, Lazard Frères, LVMH, M6, Microsoft, Orange, Rothschild Cie, Sanofi-Aventis, SFR, Schneider Electric, Servier Monde, SNCF, Sodexo, GDF, Total, Veolia, Vinci…
Sa profession de foi vise à « améliorer la cohésion sociale, l’efficacité de l’action publique et la compétitivité de l’économie ». En tant que think tank, l’institut se présente comme une boîte à idées, finance des enquêtes, notamment sociologiques, et émet des avis. L’éducation fait partie de ses principaux axes, avec des positions relevant de la plus pure pensée libérale, à savoir l’individualisation de l’accompagnement, la valorisation des postures entrepreneuriales (détermination, volonté, encouragements au mérite) et la récompense des initiatives innovantes. L’imaginaire d’un centralisme étatique étouffant pour le déploiement des individualités constitue son fonds de commerce. On y trouve aussi bien des chefs d’entreprise que des hauts fonctionnaires ou des universitaires. La structure est tout à fait emblématique du brouillage des frontières entre public et privé.
Laurent Cros, le directeur d’Agir pour l’école, est énarque, ancien haut fonctionnaire au Budget, où il fut chargé d’analyser des indicateurs du système éducatif, notamment Pisa ; l’occasion pour lui de mesurer l’ampleur de l’échec scolaire, surtout dans l’apprentissage de la lecture. En 2008, pour tenter de mieux comprendre, il décide de s’intéresser aux recherches en psychologie cognitive et de voir « comment elles peuvent fertiliser l’Éducation nationale », surtout « au regard des dix ans d’avance des États-Unis » dans ce domaine. L’association se tourne vers l’apprentissage de la lecture et développe des projets reposant sur une procédure de validation scientifique des modalités d’apprentissage.
Pour se financer, Agir pour l’école touche des fonds publics, que Laurent Cros estime dérisoires au regard des besoins, et complète ces apports par des fondations et donateurs privés dont la liste se trouve sur son site : Axa, la Société générale, Total, Dassault, la ville du Puy-en-Velay (dont Laurent Wauquiez fut maire pendant huit ans, jusqu’en 2016), ou la fondation Bettencourt Schueller (très engagée dans les projets en direction des quartiers populaires). Grâce à cet argent, l’association paye intégralement l’équipement de la classe de Céline Alvarez en matériel Montessori à hauteur de 10 000 euros et s’engage à financer les évaluations scientifiques.
Il faut également trouver une assistante ATSEM (agent territorial spécialisé des écoles maternelles), dont bénéficient les écoles maternelles. Cette dernière doit être formée aux techniques Montessori. Anna Bisch, « autodidacte passionnée d’éducation », selon Céline Alvarez, accompagne le projet. Mais il y a un hic administratif et financier : le statut d’ATSEM est officiel et nécessite un concours. Il faut donc contourner le problème. D’après les témoins, A. Bisch est nommée assistante d’éducation dans un collège environnant puis, en arguant des partenariats de réseaux entre les collèges et les écoles, affectée à l’école maternelle Lurçat. Si c’est vrai, l’expérience Alvarez aurait été mise sur pied en prenant des libertés avec la légalité ; ce qui permettrait de mesurer la solidité de ses soutiens politiques, et de mieux comprendre la discrétion des élus locaux.
C’est ainsi qu’à la rentrée 2011, une classe expérimentale, cofinancée par des fonds privés, s’ouvre dans une école publique classique et commence à fonctionner de manière autarcique. En effet, le « rayonnement », la « reliance », l’« amour » et la « fraternité » semblent s’arrêter aux frontières de la classe. Il n’y a, aux dires des témoins, aucune relation professionnelle avec l’équipe pédagogique, très peu avec la directrice – pourtant personne pivot de l’établissement et préposée entre autres aux relations entre l’école et l’extérieur – et surtout avec les parents. Ces derniers ne sont d’ailleurs prévenus de l’expérience qu’à la rentrée. Certains sont sceptiques, d’autres s’enthousiasment immédiatement ; rien que de très normal. Les horaires sont décalés : ni les récréations ni les repas ne sont partagés avec les membres de l’équipe. La sociabilité normale d’une école ne franchit donc pas la barrière de la classe-laboratoire. En revanche, les chercheurs défilent, traversent la cour sans même parfois saluer collègues et directrice, sans prévenir de leur arrivée non plus, ce qui, en sus d’être parfaitement impoli, s’avère illégal et agace à juste titre.
La première année, ces chercheurs se régalent. Ils ont des paillettes dans les yeux à chacune de leurs visites. Laurent Cros est formel : « On est tous ressortis en se disant : c’est simple, ce qu’on a vu là, on ne l’a jamais vu ailleurs. » Les mails emphatiques qu’il reçoit des visiteurs en témoignent : Céline Alvarez est une pédagogue unique. Stanislas Dehaene suit le projet et semble emballé. Naturellement, la première évaluation par Agir pour l’école est dithyrambique.
Dès le départ, Céline Alvarez a le souci de la restitution publique de cette expérience : un site, des outils de formation en partage, un ouvrage en préparation. On trouve d’ailleurs dans le livre les copier-coller des mails enthousiastes envoyés par ses visiteurs-évaluateurs. Les vidéos en ligne attestent que des petits de quatre ans apprennent et réussissent à lire et à compter. L’expérience semble donc confirmer les préconisations de la psychologie cognitive en matière d’apprentissage des fondamentaux. D’ailleurs, les parents y témoignent du plaisir de leurs enfants à aller à l’école. Là encore, on retrouve dans leurs bouches le « rêve », l’« idéal », le « bonheur » et l’« épanouissement ».
Selon le personnel de l’école, la dernière année aurait posé davantage de problèmes aux parents, avec des demandes pour changer les enfants de classe. Quelques signes nous incitent en effet à relativiser le succès de l’expérience. Sur les vidéos en circulation, ce sont toujours les mêmes parents qui témoignent. Ils ne sont que huit, il en reste donc une quinzaine dont nous ne savons rien. Des rapports intermédiaires d’inspection, enterrés à l’époque par la hiérarchie, auraient été nettement moins laudatifs, selon les dires de certains témoins, mais ne sont évidemment pas consultables.
C’est un phénomène assez souvent constaté lors de protocoles pédagogiques. La cohorte soumise à l’expérimentation bénéficie d’un intérêt tel que les premiers temps fournissent des résultats impressionnants. Les enfants sont surstimulés et conscients d’être inclus dans un protocole exceptionnel : que l’on imagine un instant vingt-cinq enfants isolés de leurs camarades dans la même école, sous l’autorité de deux maîtresses sans lien avec l’équipe pédagogique, soumis à des examens scientifiques ( à base d’électrodes pour certains d’entre eux), observés régulièrement par des visiteurs qui écrivent, mesurent, photographient ou filment. C’est la raison pour laquelle, nous confirme Laurent Cros, aucune expérience scientifique, et encore moins pédagogique, ne peut se contenter d’un échantillon d’une vingtaine d’enfants sur une année. Le protocole devait d’ailleurs être confirmé par un élargissement du nombre d’élèves et de classes testés.
Il y a ainsi deux raisons qui expliquent l’arrêt de l’expérience. La première est l’absence d’évaluation autre que celle de la première année pilotée par Agir pour l’école, évaluation citée par Céline Alvarez mais ne figurant toutefois pas sur le site de l’association. Même Stanislas Dehaene, malgré son enthousiasme préalable, n’a pas signé de document attestant scientifiquement de son efficacité. La seconde relève de l’alternance politique : Céline Alvarez aurait « péché par là où elle est arrivée », concède Olivier Noblecourt, c’est-à-dire qu’elle aurait subi, comme d’autres, les conséquences d’un trop ostensible soutien du précédent gouvernement de droite, pressé d’expérimenter coûte que coûte, parfois au mépris de l’éthique du service public. Quoi qu’il en soit, le nouveau ministère de Vincent Peillon a argué de l’absence de garantie de l’efficacité du dispositif pour y mettre fin.
Nos différents témoins vont d’ailleurs jusqu’à supposer que le coup d’arrêt porté à l’expérience n’a pas été une si grande blessure pour Céline Alvarez. Plusieurs propositions lui auraient été faites de reprendre ailleurs son expérimentation, ou encore de s’intégrer à un protocole plus lourd (mais long), mais elle semble avoir décliné ces propositions. Manifestement, l’intéressée privilégie aujourd’hui des projets plus ambitieux tournés vers l’« ensemble de l’humanité », projets imprégnés par les techniques de la « pleine conscience », de la gestion des émotions et de la méditation. En octobre 2016, elle intervenait par exemple dans un cycle de conférences d’« auteurs inspirants », mais fort peu inspirés si l’on s’en tient aux titres des interventions : « Bien faire et se tenir en joie », « Pourquoi je n’arrive pas à méditer », « Oser réussir, accepter l’échec », « La puissance de la joie » ou encore « On a tous des super-pouvoirs ».
Céline Alvarez « a ouvert une voie comme en escalade », s’amuse Olivier Noblecourt, et, lorsque l’« infiltration » est arrivée à son terme, elle s’était déjà tournée vers d’autres cieux. « Elle ne s’est jamais considérée comme une enseignante mais comme une chercheuse », me confie un collègue de son ancienne école. Le livre a donc ponctué le premier jalon d’un parcours tourné vers la mission plus vaste d’œuvrer pour le « bonheur » et l’« amour ». Il y a bien dans cette expérience une coloration mystique à peine masquée par l’austérité du langage des neurosciences. Les moments de communion – des « transes », diront certains – lors de ses conférences (à 180 euros par tête) en témoignent. En ligne, on peut voir des standing ovations interminables, des déclarations d’amour et tout un phénomène d’adoration qui s’étend aux réseaux sociaux et au forum accessible sur le site – lequel confine parfois à la thérapie de groupe.
Tout l’aspect new age du projet n’était manifestement pas apparu à ses premiers soutiens, qui se sont fortement distanciés de cette expérience et considèrent désormais avec méfiance le travail de Céline Alvarez. Il faut chercher ailleurs les origines de l’intérêt de Jean-Marie Blanquer ou de Laurent Cros pour ces initiatives. Le cocktail Montessori-neurosciences est l’objet, depuis quelques années, d’un appétit dévorant de certains milieux. En retracer les logiques et rouages permet de mesurer les effets parfois pernicieux de l’engouement pour l’« innovation éducative » et les dangers qu’il représente pour l’école publique. À son corps défendant, ou pas, Céline Alvarez s’est également trouvée au cœur d’opportunités potentiellement fort lucratives.
C’est aussi sur ces bases que l’association Agir pour l’école développe ses projets d’apprentissage de la lecture. Les classes sont progressivement équipées en iPad, m’explique Laurent Cros, et l’association a breveté une application Apple destinée à « muscler le temps d’exposition » aux lettres et aux sons associés, comme le préconise la psychologie cognitive. L’une des lacunes du système traditionnel étant le manque de temps, l’application a été conçue pour pallier ce problème. Des assistants pédagogiques sont recrutés, formés (en deux heures !) et rémunérés par l’association pour accompagner les projets dans les écoles (publiques pour le moment). Il est fort probable que l’intérêt préalable pour l’expérience Alvarez et son soutien financier s’expliquent en partie par ces perspectives de développement et d’exploitation.
Derrière le soutien privé à ce type d’expérimentation se joue rien de moins que l’avenir du service public de l’école. Les porosités désormais décomplexées avec le monde de l’entreprise, via le « tout numérique », et les usages néo-libéraux des pédagogies alternatives bénéficient de la caution scientifique apportée par la psychologie cognitive et les neurosciences. L’expérience Alvarez a rencontré l’appétit grandissant des multiples associations qui se nourrissent des échecs de l’école publique et dont les projets mélangent allègrement philanthropie et quête du profit. Le processus avait déjà été décrit par les travaux sur la marchandisation de l’école mais semble s’amplifier.
L’expérience Alvarez partait du constat fort légitime d’une école impuissante à renverser les mécanismes de production d’échec. C’est ce même moteur qui a poussé, selon leurs dires, l’Institut Montaigne puis l’association Agir pour l’école à développer des protocoles scientifiques fondés sur les technologies numériques pour l’apprentissage de la lecture. Ces projets, rappelons-le, s’adressent prioritairement aux enfants des catégories populaires les plus touchées par ces injustices. Chez Céline Alvarez, l’« environnement » est à la base de tous les maux. On ne trouvera dans son ouvrage aucune mention de « capital culturel » ou expressions afférentes. Les trajectoires sociales des familles et enfants ne sont pas non plus mentionnées. Le postulat est le suivant : dans un environnement pauvre, le cerveau n’est pas stimulé autant que dans un environnement favorisé. Il est soumis au stress, à l’absence d’amour, aux écrans, au vocabulaire rudimentaire des parents. L’expérience menée vise à compenser des problèmes décrits comme des pathologies.
Cette lecture du social souvent caricaturale et disqualifiante permet de mobiliser un registre quasi médical (Maria Montessori était médecin) pour soigner les enfants de ce milieu hostile et défavorable à leur épanouissement et leur réussite. Il faut, dit-elle, « construire l’environnement le plus physiologique possible pour l’être humain dans les années les plus déterminantes de sa vie pour la formation de son intelligence pour qu’il puisse déployer ses pleins potentiels ». Cet environnement passe par des « grands principes » : « relation sociale », « bienveillance », « attention », « engagement », « consolidation », « feedback ». Les solutions sont à chercher du côté de la science. C’est évident, rappelle Céline Alvarez : lors de la « création de l’école » (sic), on ignorait toutes ces données scientifiques ; désormais, on ne peut refonder l’école que sur ces bases, les seules concluantes, et à condition « d’arrêter les débats idéologiques sur l’éducation », affirme-t-elle sur France Inter le 31 août 2016.
La formule est savoureuse : rien d’« idéologique » dans la démarche de Céline Alvarez ? Exit le financement privé d’une expérience dans le public, exit les démarches assumées d’« infiltration » auprès de l’Éducation nationale, exit la stimulation d’aptitudes précoces des enfants et le partenariat avec l’Institut Montaigne, exit la critique en creux de l’école publique, dont Céline Alvarez affirme aujourd’hui être « soulagée d’être débarrassée », exit, enfin, la création d’un petit business florissant autour d’un site, d’un forum, de tutoriels et de conférences payantes ? On voit bien qu’ici, la fausse neutralité n’est en fait qu’un argument visant à faire accepter comme irréfutable une expérimentation assise sur la science. On retrouve là un débat très ancien, y compris dans la pédagogie.
Les neurosciences n’échappent pas aux règles de toutes les autres sciences, à savoir leur ancrage dans un monde social qui détermine objets d’étude et protocoles afférents. Il n’y a rien d’apolitique derrière, loin s’en faut. Car la réussite de tous les enfants n’est pas qu’affaire d’électrodes, d’« environnement physiologique » ou d’iPad, elle est essentiellement indexée à une redistribution plus équitable des richesses, ce dont il n’est nullement question dans ces projets alternatifs qui, en escamotant la question sociale, véhiculent une vision très politique de l’école