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Date de création : 03.03.2015
Dernière mise à jour : 29.01.2026
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Cinq mois après la mort d'Adama Traoré,

 

Cinq mois après la mort d'Adama Traoré, le «deuil n'est pas fait» à Beaumont-sur-Oise
27 décembre 2016 Par Faïza Zerouala dans Médiapart

Des habitants de Beaumont-sur-Oise (Val-d’Oise) continuent de se battre pour obtenir la vérité sur le décès, en juillet 2016, d'Adama Traoré à la gendarmerie de Persan dans des circonstances qui restent à éclaircir. Une mort qui aura marqué l'année 2016, comme celle de Rémi Fraisse avait marqué 2014.

 

 

Assa Traoré avait prévenu :« On ne lâchera rien. » C’était le 22 juillet, quatre jours après le décès de son petit frère, Adama, lors d’une marche blanche organisée à la mémoire du jeune homme de 24 ans. Il est décédé entre les mains des gendarmes dans des conditions toujours nébuleuses. Elle craignait alors que l’élan spontané, nourri par l’émotion du moment, ne s’émousse. Elle avait peur que la démotivation ne gagne peu à peu les premiers soutiens dans une lutte qui promettait déjà d'être longue. Cinq mois plus tard, les Traoré n’ont pas abandonné l'idée de faire émerger la vérité et s’échinent à faire connaître leur histoire au plus grand nombre. Ils ne sont pas seuls dans cette tâche.

 

Adama Traoré. © DR Adama Traoré. © DR
Dans le quartier de Boyenval, à Beaumont-sur-Oise (Val-d’Oise), où la famille a planté ses racines il y a plus de trente ans, les habitants caressent le souvenir d’Adama Traoré, dont le décès a ébranlé tout le monde ici. Un embryon d’association dédiée au jeune homme est en gestation pour centraliser les actions comme les interventions publiques.

 

Au fond, avant cette fin juillet 2016, personne n’avait jamais vraiment parlé de Beaumont-sur-Oise. Tout juste les mieux informés connaissent-ils quelques anecdotes sur cette ville du Val-d’Oise de moins de 10 000 habitants, aux airs de village avec ses pavillons sans charme et standardisés. 

Les cinéphiles se souviendront peut-être qu’à plusieurs reprises le chanteur Eddy Mitchell a enregistré son émission « La Dernière Séance » au Beaumont Palace, le cinéma-théâtre au style Art déco classé monument historique. Gloire pour la ville, la façade y apparaît même dans le générique de ce célèbre programme à l’antenne entre 1982 et 1998. Une scène du film des Nuls La Cité de la peur, sorti en 1994, y a également été tournée. 

Dans un tout autre registre, en 2013, Christophe Rouget remportait le titre envié de « Meilleur boulanger de France »dans un concours télévisé organisé et diffusé par M6. Une victoire célébrée dans l’allégresse et dans un concert de klaxons par des Beaumontois fiers d’assister à ce triomphe culinaro-cathodique. 

Mais, depuis le mois de juillet, la ville est reliée à autre chose, plus tragique. Sa fiche Wikipédia s’en fait l’écho et dans la section « Événements marquants des années 2000 », quelques lignes sont consacrées à ce qu’il convient d’appeler désormais « l’affaire Adama Traoré ».

Tout est mis en œuvre pour ne pas laisser l’histoire sombrer dans les limbes de l’oubli. Dans le quartier où le jeune homme décédé a grandi, un dimanche brumeux de décembre, quelques habitants ont décidé de se réunir autour d’un goûter hivernal sur le terrain multisports.

Ce petit rassemblement souffre de la concurrence d'un événement caritatif organisé au même moment au stade. Près d’un banc, en lisière du terrain de foot sableux, une quinzaine de personnes picorent dans les gâteaux confectionnés par Hoda, 33 ans, assistante dentaire. Avec trois amies, elles se sont cotisées et organisées pour acheter et préparer ces victuailles. La faible affluence ne démoralise pas la jeune femme, qui reste chaleureuse et propose à tous ceux qui ont fait malgré tout le déplacement de se réchauffer avec du café, qu’elle prépare au fur et à mesure dans sa cafetière à capsules. 

Pour la faire fonctionner en plein air, elle a recours au système D et à une rallonge qu’une voisine a accepté de brancher chez elle. Encore une preuve de l’entraide propre au quartier, dit-elle.« Cela aurait été mieux si nous avions eu une salle au lieu de rester dehors », soupire-t-elle néanmoins. Car les relations avec la maire de la ville, Nathalie Groux (UDI), sont orageuses. Le dialogue est inexistant depuis le début. L’édile a même menacé, avant de se rétracter, de porter plainte pour diffamation contre Assa Traoré en raison de propos tenus sur Canal +. Mais plainte ou non, le mal est fait. L’animosité est exacerbée depuis le conseil municipal mouvementé et annulé du 17 novembre (lire ici le récit de cette querelle).

Des habitants de Boyenval le disent en chœur : ici, c’est une ville on ne peut plus tranquille. C’est d’ailleurs la première chose que les personnes rencontrées expliquent, quelle que soit leur position sur l’affaire, lorsqu’on leur demande de décrire l’ambiance locale. Certains évoquent des souvenirs d’enfance.Assa Traoré n’habite plus Boyenval. Elle se remémore avec nostalgie ces balades en forêt pour ramasser des châtaignes en famille. 

De son côté, Walid – déjà rencontré lors de la marche blanche de juillet –, 31 ans, qui vient d’achever sa formation d’ambulancier, le répète à l’envi : « Ici, on se connaît tous, on a tous grandi ensemble et surtout, on est bien là où on est. C’est vrai, il a pu se passer deux ou trois trucs dans le passé, comme partout, mais globalement, Boyenval c’est très calme. »

Quelques échauffourées, vite contenues, ont éclaté dans la foulée du décès d'Adama Traoré, « l’enfant de Boyenval », puis lorsque ses deux frères, Bagui et Yssoufou, appelé Youssouf par tous ici, ont été interpellés et incarcérés six jours après le conseil municipal houleux du 17 novembre (le récit du procès est à lire ici). Un épisode judiciaire mal vécu ici. Dans la foulée, un bus a été brûlé ainsi que six voitures. L’œuvre de« petits incontrôlables », disent des habitants. 

Pour ne pas desservir son combat et éviter d’envenimer une situation déjà complexe, la famille a tout de suite appelé au calme – comme depuis le début, sans ambiguïté – pour éviter que Boyenval ne s’embrase. Walid explique avoir été blessé par le traitement médiatique de ces incidents :« Directement, ils nous assimilent à des racailles délinquantes. Comme toujours, ils prennent des photos des voitures qui crament pour dévier du vrai problème. » 

En dehors de ces quelques pics de fièvre fort télégéniques, les reporters en quête de sensations fortes, qui voudraient voir un quartier difficile ou un ghetto enclavé, risquent d’être déçus en débarquant dans ce que tous appellent « la résidence ». En effet, les immeubles HLM n’y excèdent pas quatre étages et sont parfois colorés. Un bloc rouge attire immanquablement l’œil du visiteur. Rien à voir avec les enfilades de barres grises qui tutoient le ciel, estampillées “politique de la Ville” et perfusées aux subventions. D’ailleurs, Beaumont-sur-Oise n’abrite aucun de ces quartiers prioritaires labellisés. Assa Traoré le dit tout de go pour dégonfler les fantasmes : « Boyenval, ce n’est pas la Grande Borne à Grigny ou les 4 000 à La Courneuve. C’est un village. »

Des solidarités locales non feintes

Un enseignant du lycée polyvalent Évariste-Galois décrit une ville très « clivée socialement ». Beaumont-sur-Oise est découpée entre « son centre-ville très vieille France populaire et rurale avec sa petite-bourgeoisie, et son quartier populaire ». Le centre-ville est dévitalisé, les magasins ferment. 

 

     

La ville, à la faveur de l'automne, voit ses arbres se dénuder. Dans les rues qui serpentent, des guirlandes de Noël, criardes forcément, essaiment dans la ville, sauf à Boyenval, ce que les habitants ne manquent pas de pointer. Un détail, peut-être, mais surtout, à leurs yeux, une preuve édifiante du mépris de la municipalité à leur égard. Mais pour pallier l'absence de solidarité en plus haut lieu, les Traoré peuvent compter sur d’autres forces venues d’ailleurs. 

La gare de Persan-Beaumont sépare les deux communes jumelles, jadis rivales pour d’obscures histoires qui irriguent la mythologie locale. Aujourd'hui, les liens ont été ressoudés par la disparition d’Adama Traoré. Lotfi, qui a grandi à Persan, fait par ailleurs partie des soutiens les plus proches de la famille. L’affaire Traoré est aussi devenue une histoire de solidarités locales non feintes. Assa Traoré insiste à plusieurs reprises : dans son combat, elle est portée par les Beaumontois et les habitants des villes limitrophes.

La femme de 31 ans détaille son propos : « Plus les pouvoirs publics nous incriminent, plus la solidarité augmente, sans qu’on le veuille. Lors du repas qu’on a organisé pour les quarante jours de la mort d’Adama[comme le veut la tradition musulmane – ndlr], ce sont les habitants qui ont cuisiné, apporté des marmites. » Almamy Kanouté, militant des quartiers populaires, originaire de Fresnes dans l'Essonne, a tenu à apporter son aide, témoigner de sa solidarité et aiguiller les Traoré dans la conduite de leur combat. Il y a cinq mois, Assa Traoré, la « porte-parole » de la famille, était totalement étrangère à cet univers. Il a souhaité les soutenir moralement, car, dit-il, il sait d’expérience que « dans un quartier, une famille en deuil reçoit une certaine forme de violence de l’État après la mort d’un proche entre les mains des forces de l’ordre ».

Localement, il y a quelque chose de solide, comme souvent dans les quartiers populaires :« Je ne suis pas surpris. Et les frères et sœurs sont forts, leur père leur a inculqué des valeurs, ils sont soudés comme s’ils étaient issus de la même mère[la fratrie Traoré compte dix-sept enfants nés de quatre mères différentes – ndlr]. »

 

Le quartier de Boyenval à Beaumont-sur-Oise. © FZ Le quartier de Boyenval à Beaumont-sur-Oise. © FZ
Walid explique cette compassion jamais démentie par l’aura des Traoré : « On respecte cette famille. C’est quelqu’un. » De son propre aveu, il imaginait que l’élan des débuts allait retomber, sitôt l’été fini. Il scrute les réseaux sociaux, sur lesquels il voit fleurir les hommages et les mentions à propos de celui qui était son voisin et qu’il se souvient avoir« vu au berceau ».

 

Hoda a connu Adama et se rappelle un jeune homme souriant et très poli. « Même s’il n’est pas de ma génération, je l’ai vu grandir. Forcément, même si ce n’est pas ma famille on partage son deuil. En fait, sa mort nous a tous coupé le souffle. » La jeune femme, entre deux préparations de café, raconte avoir « du mal à quitter Boyenval ».

Bien sûr, le quartier charrie son lot de difficultés sociales. Des jeunes à la recherche d’un emploi pérenne, il y en a beaucoup ici. Dans la ville, le taux de chômage s’élève à 14 %, un peu plus que la moyenne nationale. D’après plusieurs habitants, le cadre de vie se dégrade. Comme souvent, les classes moyennes ont accédé à la propriété et ont progressivement déserté le quartier, le paupérisant un peu plus. 

Ghislaine a 60 ans et y vit depuis douze ans. Elle raconte que les espaces verts sont de moins en moins entretenus et que les rats pullulent. Toutefois, elle a essayé de s’impliquer dans la vie locale. L’une de ses revendications portait sur l’obtention d’un local municipal pour créer une bibliothèque, proposer de l’aide aux devoirs. Sans succès. D’un mouvement de tête, elle désigne une salle qui serait parfaite pour remplir cette tâche. Le lieu reste vide et clos. Elle-même est en colère contre la maire de la ville pour sa gestion de l’affaire Traoré.

Elle est ulcérée de devoir de surcroît payer pour sa protection policière (à hauteur de 20 000 euros, comme cela a été voté lors du conseil municipal du 8 décembre) : « Ça fait deux euros par habitant, c’est inadmissible », peste-t-elle. Depuis le départ, cette mamie se sent « méprisée » par quelqu’un « qui ne respecte pas le quartier ». Un endroit paisible où, affirme-t-elle, « il faut le dire, ici les jeunes sont bien. On essaie de leur coller des clichés pour justifier tout ce qu’on leur fait ».

Pour éviter l’embrasement, Samba Traoré, l’un des membres de la fratrie, a relevé les manches. Cet électricien, bonnet sur la tête, est venu jeter un œil sur le petit rassemblement. Sa silhouette est connue de tous, encore plus depuis qu’il a eu l’idée de mettre en place une médiation autonome à la suite de l’incendie du bus, dans la nuit du 23 novembre. Ce soir-là, les habitants ont essayé d’appeler les pompiers pour circonscrire le feu. Aucune réponse. « Le standard a dû exploser », imagine-t-il en triturant son gobelet. Ceux-ci étaient coincés par les gendarmes. Ce sont donc les habitants eux-mêmes qui ont pris l’initiative de créer une chaîne humaine de seaux d'eau et d'extincteurs pour étouffer les flammes.

« Beaumont-sur-Oise est en état d'urgence »

Depuis, tous les soirs, épaulé par plusieurs amis, il écume la résidence. Quatorze personnes se sont portées volontaires le premier soir, une vingtaine depuis. « On explique aux jeunes que les gendarmes circulent dans la ville et qu’il ne faut pas faire, ni répondre aux provocations. On fait rentrer les mineurs chez eux et, s’ils résistent, on appelle leurs parents. On l’a déjà fait », raconte-t-il. La mairie a elle aussi décidé de mettre en place un médiateur pour fluidifier les relations avec les habitants du quartier. Vaste programme, vu l'animosité qu'elle suscite. 

Samba Traoré est écouté parce qu’il reste une figure identifiée du quartier et que tous respectent la douleur qui étreint la famille, installée ici depuis plus de trente ans. Le patriarche, emporté en 1999 par un cancer, avait d’ailleurs participé à l’étanchéisation de l’immeuble où le reste de la famille a emménagé par la suite.

Le médiateur improvisé raconte être touché par les marques d’attention des uns et des autres et par l’aide logistique apportée par tous ces soutiens. La fratrie le raconte, aucun de ses membres n’aurait imaginé un jour embrasser ce combatSamba confie le poids de la charge qui pèse sur leurs épaules : « On n’est pas préparés, il n’y a pas de mode d’emploi précis, heureusement, nous ne sommes pas seuls. On vit avec tout ça, le deuil n’est pas fait, tant qu’on n’aura pas de vérité, on vit au jour le jour. »

En dehors du cocon de Boyenval, le souvenir d'Adama Traoré est présent mais plus diffus. Le vendredi des vacances, les jeunes du lycée polyvalent Évariste-Galois, situé dans une rue pentue, s’éternisent un peu dehors malgré le froid avant de rentrer chez eux. À peine prononce-t-on le prénom Adama à un groupe de jeunes filles qu’elles embrayent.

Amira, 16 ans, tripatouille son téléphone et se filme avec ses amies. Elle fait part de son empathie, jamais évanouie, alors qu’elle n’habite pas Beaumont-sur-Oise mais Persan. Avec sa bande de quatre copines, elles utilisent de manière frénétique Snapchat, une application d'envoi de messages vidéo, de textes et de photos éphémères. Un espace numérique où, disent-elles, pléthore de leurs contacts postent des images sur lesquelles ils ajoutent des « RIP Adama » et autres « Justice pour Adama ».

Ces hommages 2.0 sont, assurent-elles, le signe que personne n’oublie. Les adolescentes égrènent dans la foulée les célébrités qui ont manifesté leur soutien à la famille. Elles citent, impressionnées, l’acteur Omar Sy, l’islamologue Tariq Ramadan, les rappeurs Kery James, Nekfeu, Black M. Ce dernier a par ailleurs vu son tee-shirt « Justice pour Adama. Sans justice vous n’aurez jamais la paix » flouté dans son clip Je suis chez moi lors de sa diffusion sur W9, au motif que l’affaire n’avait pas été encore jugée. Le 21 décembre, le CSA, saisi par le Conseil représentatif des associations noires, a conforté la chaîne dans sa décision.

Les jeunes filles se remémorent leur choc quand elles ont entendu parler du décès du jeune homme. Amina, le même âge que sa presque homonyme, se souvient n’avoir « pas réussi à rire pendant deux jours », et avoir vu des hordes de gendarmes stationnées dans les rues de Persan, chez elle.

Les Traoré se sont assigné une mission : capitaliser sur ces soutiens pour obtenir « vérité et justice ». Ces deux revendications sont floquées sur des tee-shirts ou apposées sur des banderoles brandies à longueur d’événements en hommage au défunt. Un combat où il n’y a pas de place pour la colère et la vengeance. Seules les « valeurs rassembleuses » doivent exister, explique Assa Traoré.

Almamy Kanouté brosse à grands traits le sens de cette lutte. Il faut, d'après lui, continuer de « maintenir une pression métaphorique pour que toute la population se sente concernée par cette mort. Comme pour celle de Rémi Fraisse à Sivens. J’ai perdu deux petits frères ». Pour ce faire, il préconise d’éduquer les populations et non pas d’attendre des faits divers similaires pour questionner le fonctionnement de la justice ou de la police. 

 

Les Traoré fin juillet 2016. © FZ Les Traoré fin juillet 2016. © FZ

 

À Boyenval, la présence policière imprime une ambiance pesante, « un climat de peur », dont se plaignent les habitants. Il faut s’habituer aux rondes récurrentes des gendarmes sur la route. Toutes les trois, cinq minutes, un véhicule tourne dans le quartier pour s’assurer que tout se passe pour le mieux. Tous ont le sentiment d’être scrutés et présumés coupables. La sexagénaire Ghislaine confie ne plus sortir le soir depuis la nuit qui a suivi le conseil municipal du 17 décembre.« J’ai peur, on a été à moitié gazés dans nos appartements, c’est normal qu’on soit solidaires avec la famille. » Les forces de l’ordre sont aussi déployées aux points stratégiques de la ville.

Si les relations avec la police n’ont jamais été idylliques, elles virent à l’aigre depuis ce funeste 19 juillet. Lassana, l’un des frères aînés d’Adama, maître d’œuvre installé à Bordeaux, estime que ce qui s’est produit aurait pu arriver à tout le monde. D'où l’identification. Plus jeune, lui-même a fait les frais des contrôles de police à répétition, tutoiement, cris de singe et agressivité inclus. Le grand frère aimerait travailler sur ce volet qui concerne bon nombre de quartiers populaires : « C'est un jeune Noir qui est mort, mais ça aurait pu être n'importe qui. Ces contacts violents entre la police et la population sont ingérables au quotidien. La mort d’Adama est le couronnement et le symbole de tout cela. J’aimerais qu’aujourd’hui, nous fassions de l’éducation populaire. On ne connaît ni nos droits ni nos devoirs. »

Walid se souvient d’un temps où la communication était possible avec la police municipale : « Aujourd’hui, ils durcissent le ton, il n’y a plus de dialogue possible. »Pour Hoda, « Beaumont-sur-Oise est en état d’urgence ». La jeune femme déplore que la présence policière accrédite l’idée que ce quartier n’est peuplé que de délinquants : « Ça crédibilise la parole de la maire et des forces de l’ordre. Alors que nous, au contraire, on doit laisser une bonne image. On ne veut pas planter chez les plus jeunes des graines anti-flics ou anti-République, on réclame simplement que justice soit faite. On y croit en tout cas. On ne lâchera pas notre mobilisation, même si on est dix, ce sera magnifique. L’héritage d’Adama aura aussi été de rassembler les gens, à petite et grande échelle. On me parle de République depuis trente-trois ans, je la veux ma République ! »

« Un calme relatif »

L'état de tension permanent, Manon, 18 ans, le vit aussi. Elle prépare un CAP petite enfance au lycée Évariste-Galois. Elle réside à Boyenval. Comme beaucoup, elle dénonce un « acharnement » contre les frères Traoré. Elle ne comprend pas la sévérité de la décision judiciaire. Bagui Traoré a écopé de huit mois de prison ferme pour outrages et coups contre les forces de l’ordre, le tout assorti d’une interdiction de se rendre durant deux ans à Beaumont-sur-Oise, là où sa mère réside. L’adolescente se souvient que le soir de l’arrestation des frères, elle était dehors avec une amie : « On revenait du[restaurant à emporter] grec et on a vu que ça pétait. Avant de rentrer, on se demande toujours comment va être l’ambiance. »

Sophie (son prénom a été modifié à sa demande), 31 ans, habite elle aussi depuis dix ans dans la « résidence ». Elle dresse un tableau sombre de la situation électrique dans laquelle Boyenval est plongée. « Plus le temps passe, plus on est isolés. Dès que la nuit se lève, les gendarmes sont là et cette présence crée un climat de peur. En plus, il fait noir, il n’y a aucune lumière. C’est devenu une Cocotte-Minute pour tout le monde. » Cette commerciale est la mère d’un garçon de 9 ans. Depuis cet été, elle lui interdit de jouer seul dehors, comme il pouvait parfois le faire. « Mon fils m’a avoué craindre la police. Il m’a dit : “Ils sont méchants, si je leur dis que je viens de Boyenval, ils ne viendront pas m’aider, ils vont me gazer. Quand je les vois je cours.” Évidemment, je lui ai expliqué qu’il ne fallait pas courir. Je n’ai jamais voulu inculquer cela à mon fils. Je ne veux pas éduquer une boule de haine », poursuit-elle, les larmes aux yeux face à la tournure des événements depuis le décès d’Adama Traoré, qu’elle connaissait, ainsi que sa famille.

Elle décrit ses nouveaux réflexes, ces sursauts lorsqu’une porte ou une fenêtre claque un peu plus fort que d’habitude. Elle parle de ces mères, « souvent de Noirs et d’Arabes », qui s’assurent que leur progéniture a bien pris ses papiers d’identité, pour éviter que cela ne dégénère en cas de contrôle impromptu. Plusieurs mois après, elle reste marquée ainsi que sa famille par le bruit des hélicoptères au-dessus des têtes, qui donnaient l’impression de vivre une scène de guerre, dans la foulée du décès du jeune homme.

Ses dires sont confirmés par Sonia, 34 ans, préparatrice de commande arrivée à Boyenval il y a quatre ans. Avant, elle vivait dans l’autre quartier populaire, le Rac. Ici, elle trouve de la solidarité. Le mot revient dans la bouche de toutes et tous. La preuve, explique cette mère de deux enfants de 9 ans et 8 mois, ce sont « des jeunes de 20 ans qui[l]’aident à porter[s]es courses ». Aujourd’hui, elle craint qu’« un autre Adama n’y passe ». Elle ne connaissait pas la famille plus que cela, mais elle déborde d’empathie pour les Traoré : « Chaque jour je pense à sa mère. Elle lui a dit au revoir et il n’est jamais rentré, c’est terrible. » Elle aussi est confrontée aux questions de son aîné concernant la présence policière visible. « On a l’impression d’être en prison chez nous », juge-t-elle.

Sans parler, dans ces conditions encore troubles, de la difficulté d’expliquer avec des mots simples le décès du jeune homme. Elle ne veut pas qu’il soit « mort pour rien ». C’est d’ailleurs ce leitmotiv qui avait traversé la mobilisation née à la suite des disparitions de Zyed Benna et Bouna Traoré, le 27 octobre 2005 à Clichy-sous-Bois. Depuis, elle a participé, avec sa poussette, à toutes les manifestations en hommage à Adama Traoré, pour « qu’il soit le dernier ». En désignant son bébé dans ses bras, emmitouflé dans une chaude combinaison bleue, elle s’exclame en riant : « Lui, ce sera un militant ! »

L’enseignant du lycée polyvalent Évariste-Galois a bien connu Boyenval. Il y a dix ans, raconte-t-il, « c'était encore très bien. Aujourd’hui, les gens ont de moins en moins de boulot, tout le bassin industriel pourvoyeur d’emplois a fermé. Et puis c’est trop petit, il n’y a aucune vie associative ».

Depuis « l’homicide involontaire » de cet été, au lycée, il n’y a pas eu de manifestation de soutien ou d’expression de solidarité contre l’injustice, rapporte le professeur. « Cela ne signifie pas que cela n’existe pas, mais je dis juste qu’il n’y a pas eu de classe entière avec le tee-shirt de soutien à Adama Traoré ou de demande de minute de silence. Et c’était l’une des craintes de la proviseure », poursuit-il. Il n’y a pas eu non plus de discussions spontanées en cours, comme cela a pu se produire après les attentats de janvier et de novembre et lors de l’affaire Dieudonné. Il a été signifié aux professeurs de rester vigilants concernant des éventuels propos hostiles aux forces de l’ordre qui pourraient être tenus par certains élèves.

Depuis les attentats de novembre 2015, la surveillance policière est accrue. Fataliste, il présume qu’il n’y aura jamais « un moment d’empathie de la ville ou au lycée pour ce garçon ».

À Beaumont-sur-Oise, un acteur jeunesse, implanté ici depuis des années, voit d’un mauvais œil la mobilisation née autour d’Adama Traoré.« Un drame humain », concède-t-il avant d’expliquer plus en détails ses griefs :« Pour des raisons qui m’échappent, cette affaire est instrumentalisée. La presse a sa part de responsabilité dans sa manière de raconter les faits. On a toujours vécu ensemble. Mais maintenant, on pourrit l’esprit des gamins. Dans leur inconscient, c’est l’institution qui a tué Adama. Alors même qu’il y a toujours eu des problèmes de compréhension des institutions par les jeunes. Là, on perd la confiance qu’on a tissée avec eux. »

Pour lui, il faudra au moins quatre ou cinq ans pour la retrouver. Le temps de la justice est un temps long. À son sens, les associations de soutien parasitent l’enquête et « veulent récupérer Adama Traoré comme un symbole. Or, pour moi, le vrai sujet ce sont nos jeunes. Imaginez ce qui se serait passé si l’histoire du bus incendié avait dégénéré ? Des gamins se seraient retrouvés aux assises ».

Aujourd’hui, le calme est « relatif », explique-t-il, car contenu par la forte présence des gendarmes. Il se demande comment sera géré leur désengagement. Il a également peur que, tous les 19 juillet, date anniversaire du décès d’Adama, des voitures ne brûlent. Il craint que le souvenir du jeune disparu ne perdure. Que Beaumont-sur-Oise ne retrouve plus jamais sa sérénité.